L'autorité, une approche philosophique

Andrés ATENZA, Phd, Directeur Général de l’ANRAS



Enigme, voire aporie de l’autorité

• Une première approximation, la notion d’autorité est relativement facile à définir, le Robert nous dit « droit de commander, le pouvoir (reconnu ou non) d’imposer l’obéissance »

• L’autorité est donc une espèce de pouvoir, le pouvoir de commander.
• D’emblée on souligne le coté dissymétrique, hiérarchique, d’une notion qui met face à face ceux qui commandent et ceux qui obéissent,
• Etrange pouvoir, qui repose sur un droit, le droit de commander, lequel implique une revendication de légitimité.
• L’individu le plus doué d’autorité commence à balbutier si on lui demande d’où, de qui, il tient son autorité,
• On désigne alors une autorité supérieure, un pouvoir établi, autorité législative, administrative, judiciaire, institutionnelle, militaire…
• Le terme autorité désigne une « institution positive », incarnée dans les autorités, à savoir des personnes qui exercent au no m de l’institution.

La conception d’un « ordre naturel du monde »

• Aristote énonce le principe qui fonde la certitude, « certains sont faits pour commander et d’autres pour obéir »,
• C’est la « nature des choses », une hiérarchie naturelle, l’autorité des anciens, des patriarches, l’autorité par nature du mari sur sa femme, l’autorité des parents sur les enfants ; de même dans l’entreprise, dans les organisations nous observons le familialisme.

Le sentiment du sacré

• L’autorité sociale s’appuie souvent, d’une manière plus ou moins directe, sur des valeurs qui sont considérées comme sacrées,
• De réalités supérieures, inviolables et dignes d’un respect absolu
• La référence au sacré permet donc à un pouvoir de se considére r et de se faire admettre comme légitime,
• On obéit donc par d’autres voies que la coercition
• Bossuet évoque la théorie de la royauté de droit divin en soutenant que le pouvoir est à l’image de la toute puissance divine,
• Il y a d’autres formes de sacré, l’individu, la patrie ou encore la Raison (Cf. JJ Rousseau)
• Robespierre a ainsi organisé une fête en hommage à l’Etre suprême et la Raison, la république elle-même s’entoure des fastes du sacré
• La Marseillaise appelle, quant à elle, à l’amour sacré de la patrie : 
    * Amour sacré de la patrie 
    * Conduis, soutiens, nos bras vengeurs !
• Lucien Jerphagnon évoque des personnages qui ont peuplé notre enfance, des gens qui incarnent une autorité : l’instituteur, le docteur, le chef de gare, ici le sentiment de transcendance est confus et laïcisé

La tradition

• Hannah Arendt montre la place décisive de la tradition dans l’acceptation de l’autorité, elle se réfère aux auteurs reconnus, on appelle à suivre l’exemple (auteurs/autorité),
• « l’autorité n’est plus ce qu’elle était » nous dit Gérard Leclerc dans son ouvrage majeur « Histoire de l’autorité » (1966)
• Deux foyers pour légitimer l’autorité : autorité énonciative, et autorité institutionnelle, il faut un discours symbolique, persuasif qui engendre la croyance et d’un autre côté le pouvoir lié à l’institution

Le déclin de l’autorité

• Que l’autorité soit en déclin est-ce un constat partagé ?
• Vivons nous la fin de l’autorité ?
• Quels sont les lieux emblématiques ? La famille, l’école, les institutions
• L’autorité de l’institution n’est plus relayée par les familles, elle ne va pas de soi, elle est bafouée, on renonce à exercer l’autorité et on joue la carte de l’épanouissement de l’enfant au détriment de l’autorité.
• « le père prend l’habitude de se rendre semblable à l’enfant et à avoir peur de ses fils; le fils de son côté, de se rendre semblable au père et à ne respecter ni craindre ses parents » Platon, République
• Dans cette déshérence de l’autorité, il semble bien que les pouvoirs, une fois dépourvus d’autorité, tendent à employer la force comme ultime recours, on ne distingue plus l’autorité et l’usage de la sanction.

Compensations, nostalgies, réactions

• La perte de l’autorité est essentiellement fonctionnelle o u traditionnelle, émanant d’une organisation sociale établie, mais des manifestations informelles d’autorité semblent prendre le relais, l’influence des gourous sur les êtres fragiles, l’adhésion inconditionnelle à des groupes de meneurs, l’attrait du personnage médiatique, le martyr, l’autorité du « ON ».
• Par manque d’autorité on fait appel, on réclame davantage de coercition en négligeant ce qui constitue la nature profonde de l’autorité, il y a une demande d’accentuation des sanctions, on oublie alors l’essentiel, l’autorité est une économie de la contrainte.
• Aujourd’hui le déclin de l’autorité est diffus et il sécrète des formes réactionnelles, idéalisées, d’organisation sociale supposant un retour à l’autorité, il faut éviter l’écueil d’un retour qui s’accompagne d’une vision totalitaire de la société
• Attention aux idéologies parentes de l’intégrisme, d’un fondamentalisme, d’un retour à la religion et à la tradition.

Une approche axiologique

• L’autorité est comme la langue d’Esope la meilleure et la pire des chose,
• Faut-il restaurer l’autorité perdue ou se féliciter de cet affaiblissement et de cette crise, accéder à un nouveau monde ?
• Vertus de l’autorité, défendre l’autorité, c’est soutenir qu’elle est nécessaire à la vie en société sans tomber dans l’outrance, qu’elle est bénéfique à l’individu
• Conjuguer autorité et pouvoir c’est rendre inutile la contrainte
Hannah Arendt souligne « une obéissance dans laquelle les hommes gardent leur liberté »
L’autorité a pour vertu de fédérer les membres d’un groupe en incarnant et en faisant respecter un intérêt supérieur, elle est indispensable à la cohésion d’un groupe
L’autorité participe à la qualité du vivre ensemble, elle évite les conflits de puissance en renvoyant chacun à des valeurs qui transcendent l’individu, il faut donc surmonter la part d’incompétence et d’égoïsme
• Les valeurs qui constituent le socle d’une société ne sont pas le fruit d’une. La découverte ex nihilo de la part de chacun de se s membres. La transmission est nécessaire de la part de ceux qui l’incarnent et de ce point de vue il y a autorité
• Les savoirs et contenus culturels sont des ciments de la société ; par ailleurs l’autorité est la condition de tout apprentissage
• Comprendre la soumission volontaire à l’autorité, il faut relire Freud et saisir le sentiment abandonnique, une épreuve douloureuse de l’existence à savoir l’arrachement de la mère et la fin du sentiment de ne faire qu’un avec elle, cette angoisse de l’abandon est la source d’un besoin de défense et d’autorité • L’autorité comporte de réels bénéfices pour l’individu qui la reconnait
• Arrêtons nous un instant sur les Frères Karamazov de Dostoïsvki

En guise de conclusion

• Exercer l’autorité , ce n’est pas chercher toujours à convaincre. Celui qui est dépositaire de véritable autorité est considéré par celui qui la reconnait comme fondé à imposer son jugement, sa décision, sans avoir nécessairement à se justifier,
• L’autorité n’est donc pas une relation égalitaire, être soucieux de toujours argumenter n’est pas compatible avec l’image de l’autorité, • L’exercice de l’autorité n’est pas identifiable à l’exercice du pouvoir,
• La source de l’autorité réside dans l’intimité de la conscience de celui qui la reconnait et s’y soumet. Dans une relation authentique d’autorité, c’est la confiance (unilatérale) accordée par celui qui l’accepte à l’égard de celui qui l’exerce qui prévaut. On ne décrète pas, on n’impose donc pas l’autorité, tout comme on ne décrète pas la confiance
• L’exercice de l’autorité est une activité périlleuse : 
    * Se montrer digne de la confiance unilatérale dont il est investi pour juger et décider 
    * Intégrer dans sa pratique une prise en compte de l’aspiration à l’autonomie qui subsiste toujours chez ceux-là mêmes qui acceptent de se soumettre à lui, 
    * Prendre en compte les deux versants antinomiques de la natur e humaine : le besoin d’être protégé et d’être soulagé des affres du libre arbitre, le désir profond de liberté et d’autonomie, la force d’insoumission qui couve toujours sous l’acceptation d’une autorité.


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